Il met en scène des spectacles de théâtre et d’opéra dans le monde entier. Il est tellement apprécié que son carnet de commandes est plein pour les dix prochaines années. Impossible qu’il n’y ait pas, pour un entrepreneur ambitieux, une ou deux idées à prendre dans les rapports que Robert Lepage entretient avec la créativité.

Pour la série télévisée CONTACT, il a accordé une série d’entretiens à Stéphan Bureau, que celui-ci a repris dans un livre passionnant (1).

À une époque de concurrence féroce et de ralentissement économique mondial, les entrepreneurs rêvent tous d’être plus créatifs pour sortir leur épingle du jeu. Le thème est à la mode. Montréal a récemment été l’hôte d’un colloque géant sur le sujet, C2-Mtl (voir mes trois articles de compte rendu sur le site www.secorebiz.com) une initiative de Sid Lee.

Il y a des gens qui cherchent à mettre la créativité en boîte et n’ont que le mot processus à la bouche, comme s’ils avaient hâte de retourner à une routine qui les rassure après avoir mis la créativité en « can » et l’avoir réduite à un manuel de montage pour meubles IKEA.

Évidemment, cela ne marche pas. Sommée de s’expliquer, la créativité vous glisse entre les doigts comme du sable. Car ce qui se passe pendant un moment de créativité est incertain. Ce que l’on peut dire de plus utile à son sujet traite de ce qui se passe avant, des dispositions et prédispositions qui constituent un contexte favorable à la créativité.

C’est un constat qui s’impose après avoir écouté plus de douze heures de conférence sur le sujet au C2-Mtl. Les intervenants venus du monde entier partageaient – chacun avec ses mots et son expérience personnelle – un certain consensus quant aux conditions préalables à la créativité.

En amont de la créativité

Robert Lepage apporte là-dessus un témoignage très fort validé par la longue suite de succès qu’il a eus.

Ce que Lepage développe le plus dans ses réponses, c’est l’état d’esprit qui se trouve en amont de la créativité et la favorise, dont les principales caractéristiques seraient : prise de risque, ouverture d’esprit et écoute des autres.

Voilà quatre conseils à retenir.

LE RISQUE – « Il faut un courage énorme pour se mettre en danger.  Alors ça c’est la condition numéro un. » Et, à propos d’une certaine « mollesse » des Québécois : « Il faut se compromettre, il faut se mouiller, il faut prendre des risques et, au pire, se faire critiquer, mais il faut prendre des risques. Et ça, on est moins spécialistes de ça ».

L’OUVERTURE D’ESPRIT - Robert Lepage – élevé dans la Haute ville de Québec au sein d’une famille de la Basse ville puisque son père était chauffeur de taxi – a très tôt échappé aux cloisonnements culturels qui freinent la créativité, à une certaine logique binaire qui marque le Québec où l’autre est, a priori, hostile. Son frère et sa sœur aînés, enfants adoptés, étaient anglophones. Il a donc toujours eu beaucoup d’intérêt et de curiosité pour la culture du Canada anglais. Et de dire, à plusieurs reprises et sous diverses formes : « il faut  apprendre l’anglais, puis il faut s’ouvrir à l’autre ».

Le terreau fertile de la créativité c’est tout ce que nous apportent nos rencontres.

Pour celui qui se débrouille en espagnol, en chinois, en japonais, en arabe, le terreau fertile de la créativité c’est tout ce que nous apportent nos rencontres avec d’autres cultures et d’autres peuples, dès lors que l’on a surmonté sa peur de l’inconnu.

«  La peur, c’est l’ignorance, dit-il.  Alors, plus on est éduqué, plus on voyage, plus on parle de langues, moins on est ignorant, donc, moins on a peur ».

L’ÉCOUTE DES AUTRES - « Il y a des moments de génie, mais ce sont pas des moments de génie qui viennent de moi; ce sont des circonstances. Alors j’ai une bonne intuition, oui. (..) Je suis pas quelqu’un qui réfléchit; je suis quelqu’un qui est à l’écoute. Et je suis aussi une personne permissive. Je permets qu’on essaie à peur près n’importe quoi. Et les salles de répétition, d’exploration, au Québec et partout dans le monde, sont pleines de choses géniales »

LA DÉMARCHE DE PRODUCTION

Ce qui, dans sa manière de travailler, se rapprocherait d’un processus repose tout entier sur ce principe d’ouverture, qui permet de s’enrichir par l’échange.

Parce qu’au début d’une démarche créative à la Lepage, c’est plutôt « le chaos » pour employer un mot qu’il aime bien : « Je commence toujours en disant : «  J’ai aucune idée où on va».

Et plus loin : « C’est pas vrai qu’un artiste sait de quoi il parle; il le sait pas. Justement parce qu’il s’attaque à une chose qu’il ne connaît pas. Et c’est là que ça donne les résultats les plus intéressants, parce qu’il est dans un état de recherche, dans un état de réflexion ».

Sa démarche est marquée d’itérations successives, qui peuvent s’étaler sur des mois, voire des années. Phases de création de quelques semaines, suivies de plusieurs mois pendant lequel le projet est délaissé, puis remis en chantier, et ainsi de suite.

Ce sont aussi les techniciens qui assistent aux répétions à un stade où ils n’ont rien à faire, mais qui reviennent au bout de quelques jours avec des idées. Ce sont les répétions en présence du public, que l’on rencontre ensuite pour connaître et comprendre ses réactions. Et, à chaque fois, le metteur en scène trouve quelque chose à améliorer, basé sur ce qu’on lui a dit.

« La mise en scène,  dit-il, c’est comme faire à manger. On peut pas tout cuire dans le micro-ondes en deux minutes ». Il faut laisser les choses se décanter.

Sortir de sa zone de confort, aller à la rencontre du monde, s’enrichir par l’échange, remanier sans cesse pour améliorer, servir à point : recette de la créativité à la Lepage.

(1) « Stéphan Bureau rencontre Robert Lepage », Édition Amérik Média.